La DPJJ a publié le 24 juin 2026 une étude consacrée aux causes de l’augmentation du nombre de mineurs détenus.
Le constat de départ est net : une hausse de 28 % entre le 1er janvier 2023 et le 1er janvier 2026, avec des établissements pour mineurs (établissement pénitentiaire pour mineurs, quartiers mineurs) approchant les 100 % d’occupation lors de certains pics en 2025. L’étude a le mérite de chercher les causes plutôt que de se contenter du chiffre choc — et ce qu’elle montre vient contredire frontalement le récit d’une délinquance des mineurs en explosion.
- Une hausse de la détention totalement déconnectée de l’évolution de la délinquance
L’étude démonte elle-même, chiffres à l’appui, l’hypothèse d’un afflux de jeunes délinquants.
• La démographie n’explique rien : la population des 12-17 ans a augmenté de 1,49 % entre 2022 et 2024. Une variation marginale, sans rapport avec une hausse de 28 % des mineurs détenus.
• Le nombre d’affaires poursuivables a baissé de 6,9 % entre 2022 et 2024 (97 992 → 91 279 affaires), tandis que le nombre d’affaires orientées par les parquets concernant un mineur n’a progressé que de 1,5 % sur la même période, et a même reculé en 2024.
• Le nombre de mineurs poursuivis a, lui, augmenté de 6,1 % entre 2022 et 2024 (45 285 → 48 040) — une hausse réelle, mais qui ne représente qu’un cinquième de l’augmentation du nombre de mineurs détenus sur une période comparable.
Le décrochage est encore plus spectaculaire si l’on regarde l’Infostat Justice n°207 (mars 2026), consacré à l’ensemble des condamnations pénales. Sur la période longue 2017-2024, le nombre de personnes mineures condamnées pour crimes et délits a baissé de 26 %, passant de 29 700 à 21 900 jeunes ; le nombre de condamnations de mineurs a chuté de 46 100 à 29 400 (-36 %). Sur cette même période, la part des peines d’emprisonnement ferme parmi les sanctions prononcées contre des mineurs a même légèrement diminué, de 11 % à 9 %.
Ainsi, il est nécessaire de recouper les chiffres issus de ces deux documents afin d’affiner la problématique: il y a aujourd’hui moins de mineurs condamnés, moins de mineurs sanctionnés par de la prison ferme en proportion et pourtant nettement plus de mineurs en détention. Le paradoxe est total, et il invalide toute lecture de la hausse de la détention comme reflet d’une hausse de la délinquance juvénile.
- Ce qui explique réellement la hausse : un effet stock ET un effet flux, qui se cumulent
Un nombre de personnes détenues à un instant donné (un « stock ») n’augmente que si davantage de personnes entrent en détention (le « flux »), si elles y restent plus longtemps (la « durée »), ou — c’est le cas ici — si les deux phénomènes se combinent. L’étude DPJJ le démontre explicitement : la hausse de la durée ne suffit pas, à elle seule, à expliquer une progression de 28 % du nombre de mineurs détenus. Elle s’accompagne d’une hausse réelle, bien que modérée, du nombre de mineurs qui entrent en détention.
• Premier facteur, l’effet flux : le nombre de mineurs prévenus ET le nombre de mineurs condamnés détenus augmentent tous les deux de façon concomitante depuis 2023, après plusieurs années de baisse liée à la crise sanitaire. La proportion de condamnés parmi les mineurs détenus a même bondi brutalement en 2022, passant d’environ 23 % à 33 %, pour se stabiliser ensuite autour de 36-37 %.
L’étude relie cette bascule à l’entrée en vigueur du CJPM fin 2021, qui a accru le recours à l’audience unique : des infractions auparavant jugées en deux temps (avec une détention provisoire courte, puis une éventuelle peine) basculent désormais plus souvent vers une condamnation directe à de l’emprisonnement. Le nombre de mineurs détenus condamnés pour infractions à la législation sur les stupéfiants a ainsi été multiplié par près de trois entre 2017 et 2025 (de 20 à 57), et celui des violences a plus que doublé (de 21 à 45).
• Second facteur, l’effet durée : en 2017, 63 % des prévenus mineurs étaient détenus moins de 6 mois ; en 2025, cette part tombe à 40 %, tandis que les détentions de plus d’un an passent de 4 % à 8 %. Côté condamnés, la part des peines de plus d’un an passe de 19,8 % à 30,6 % sur la même période. Le CJPM, censé pourtant accélérer les procédures et plafonner la détention provisoire, ne produit donc pas l’effet de raccourcissement attendu pour cette partie significative des mineurs détenus.
• Ce qui relie les deux, la recomposition des infractions : la part des mineurs détenus pour vol chute de 42 % (2017) à 25 % (2025), tandis que la part pour homicides passe de 10 % à 19 % et celle pour violences de 10 % à 15 %. Les affaires d’homicide impliquent presque systématiquement une instruction longue (un tiers des décisions d’incarcération de mineurs), ce qui allonge mécaniquement la détention provisoire — l’étude documente d’ailleurs, données à l’appui, l’hypothèse d’un grand nombre de rixes mortelles, fréquemment requalifiées en cours de procédure. À l’inverse, les infractions qui donnaient lieu à des détentions provisoires courtes (stupéfiants, violences, vols) sont de plus en plus souvent jugées en amont par audience unique : cela retire du flux des prévenus à rotation rapide, et grossit en retour, mécaniquement, le poids relatif des affaires longues parmi les prévenus qui restent, en plus d’alimenter le flux de condamnés détenus évoqué plus haut.
On peut donc affirmer, en s’appuyant sur ces données, que ce n’est pas un seul phénomène qui pousse les effectifs vers le haut, mais l’empilement de plusieurs : davantage de mineurs entrent en détention (essentiellement comme condamnés, du fait des effets de procédure du CJPM), et ceux qui y entrent — prévenus comme condamnés — y restent statistiquement plus longtemps, pour des raisons tenant à la nature des affaires plus qu’à leur nombre. Rien dans cette mécanique ne renvoie à une hausse du nombre de mineurs qui commettent des infractions : elle renvoie à la manière dont le système judiciaire et pénitentiaire traite un flux d’affaires resté, lui, globalement stable.
- Une inquiétude légitime : un dispositif de placement pénal fragilisé au moment où la détention progresse, et l’urgence de préserver les alternatives
Pour la CNAPE, ce diagnostic statistique éclaire d’un jour particulier la réforme en cours du placement judiciaire. Au moment précis où la détention des mineurs augmente structurellement, par effet de flux et par effet de durée combinés, le dispositif qui constitue l’alternative éducative à l’incarcération traverse une transition organisationnelle et budgétaire dont les effets sur les capacités d’accueil restent incertains.
La logique même de l’étude DPJJ plaide pour les alternatives. Puisque la hausse de la détention ne tient ni à plus de jeunes délinquants ni à une vague d’infractions nouvelles, mais à la façon dont le système oriente et traite les mineurs déjà suivis, c’est précisément sur les points d’orientation — au moment de la décision de placement, avant l’incarcération — que des marges de manœuvre existent. Or :
• Le placement ne concerne que 6,6 % des mineurs faisant l’objet de mesures pénales, rappelle la circulaire récente du garde des sceaux du 12 février 2026. C’est donc un nombre de places restreint, mais déterminant, dont la disponibilité conditionne directement le recours ou non à la détention provisoire pour les mineurs dont le profil le permettrait.
• Une transformation des CEF et des UEHC en UJPE à risque pour les capacités : à droit constant sur le papier, cette réforme s’accompagne d’une réorganisation territoriale de grande ampleur (plus de 85 unités du secteur public concernées) et d’une période de transition jusqu’à fin 2027 pour le secteur associatif habilité. Une telle bascule comporte un risque réel de réduction temporaire des capacités effectivement disponibles, à un moment où chaque place de placement compte pour limiter le recours à la détention.
• Un mécanisme qui concentre la pression sur le secteur associatif : à compter du 1er septembre 2026, les CEF du secteur public requalifiés en UJPE ne permettront plus la révocation du contrôle judiciaire ni le mandat de dépôt pour les mineurs de 13 à 16 ans qui y sont placés. Les parquets sont donc invités à privilégier le secteur associatif habilité pour conserver un levier coercitif, ce qui, mécaniquement, concentre la pression sur un nombre de places plus restreint et fragilise d’autant l’équilibre entre fermeté et alternative éducative.
Le risque est donc double. D’une part, une réduction de facto de l’offre de placement éducatif disponible pourrait priver les magistrats d’alternatives crédibles à la détention provisoire, alors même que cette dernière s’allonge déjà mécaniquement pour des raisons de procédure. D’autre part, le climat du débat public, marqué par l’émotion légitime suscitée par des faits de violence très médiatisés, tend à réclamer des réponses pénales plus sévères pour les mineurs auteurs, alors que les données montrent que ceux-ci ne sont ni plus nombreux ni plus souvent condamnés qu’auparavant sur le temps long — ils sont, pour une partie d’entre eux, détenus plus longtemps pour des raisons procédurales qui n’ont rien à voir avec leur nombre.
Cette divergence entre le constat statistique et le registre du débat public n’est pas neutre. Elle invite à rappeler une conviction de fond : la sanction ne s’oppose pas à l’éducation ; les réponses apportées doivent rester proportionnées, diversifiées et adaptées à chaque situation, et à chaque jeune doit correspondre une solution ; la place d’un enfant n’est pas en prison, ou alors le moins longtemps possible — conformément au principe que rappelle l’article L. 11-2 du CJPM, héritier direct de l’ordonnance de 1945.
Préserver et renforcer, plutôt que fragiliser, l’offre de placement éducatif et les mesures de milieu ouvert apparaît ainsi comme la condition de premier ordre pour empêcher que la hausse mécanique des durées de détention ne se transforme en une politique de fait du tout-carcéral pour les mineurs.
Au regard de cette étude, la vigilance porte donc moins sur le nombre de mineurs qui commettent des actes graves — stable, voire en baisse sur le temps long — que sur la capacité du système à leur offrir des réponses éducatives diversifiées plutôt qu’un recours croissant et mal maîtrisé à l’incarcération, par défaut d’alternatives disponibles.
Pour aller plus loin : https://www.justice.gouv.fr/documentation/ressources/etude-evolutions-du-nombre-mineurs-detenus